1. Gén. Ensemble des causalités qui engendrent un phénomène.
2. Épist. Théorie à la base de la science moderne qui soutient que tout phénomène est déterminé par une cause qui le précède et lui est étrangère et que les mêmes causes entraînent les mêmes effets.
3. Phi./Psych. VA finalisme, A; vitalisme, F.
4. Phi./Théo. Doctrine qui veut que tout événement du monde matériel soit déterminé par une intelligence transcendante, par Dieu.
A. Historique. Très présente en Orient, dans la philosophie grecque ancienne ainsi qu’au cœur de la théologie occidentale, la pensée déterministe soutient qu’un ordre existe dans l’univers. Le déterminisme causal est foncièrement demeuré le même depuis la Grèce antique jusqu’aux théories de EINSTEIN au XXe siècle. En fait, le déterminisme de la science moderne, bien que plus complexe qu’à l’origine, tente toujours d’expliquer la diversité des phénomènes par l’action des quelques substances de base et des quelques principes élémentaires qui régissent l’univers. Cette idée est bien résumée par la thèse mécaniste qui joint le matérialisme à son déterminisme causal radical. La thèse mécaniste trouve son origine chez DEMOCRITE. Elle sera réactualisée plus tard par Thomas HOBBES (1588-1679), Julien Offroy de LA METTRIE (1709-1751) et Pierre Simon de LA PLACE (1749-1827). Ce dernier proposera la vision utopique d’un déterminisme total lorsqu’il imaginera un esprit surhumain qui serait capable d’embrasser la totalité des causes passées et présentes et qui pourrait ainsi connaître exactement le déroulement futur du monde. À l’origine teintée par l’influence religieuse, le déterminisme soutenait que la cause « nécessaire » qui détermine le monde est invisible et inconnaissable. En effet, on a souvent mis la fatalité du monde sur le compte de la volonté divine. L’illustration de cette pensée culmine avec la philosophie fataliste de Wilhelm Gottfried LEIBNIZ (1646-1716) qui avance l’existence de « Monades », entités qui déterminent le monde et qui émanent directement de Dieu. Celui-ci, dans son infinie bonté, présiderait au meilleur des mondes possibles dans lequel le bien l’emporte sur le mal. Pour un tel fatalisme, il paraissait donc inconcevable que le monde puisse être intelligible et contrôlable par l’homme. Avec le développement de la philosophie (surtout les Lumières) et avec celui de la science, on croira de plus en plus en la capacité qu’a l’être humain de contrôler les causes qui déterminent le monde. Dès lors, l’argument central du déterminisme sera celui de la « raison suffisante » qui stipule que pour tout ce qui existe dans l’univers, il doit y avoir une cause, une explication, une raison suffisante. Ce principe prétend également que les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Le rôle de l’être humain, du scientifique, du chercheur devient alors celui de découvreur des déterminations causales de l’univers. En accord avec cette démarche, le chercheur visera sans cesse à mieux connaître les causalités afin de mieux provoquer et contrer les phénomènes de la nature qui l’entoure. Jusqu’au XIXe siècle, le déterminisme est une doctrine surtout liée au domaine de la métaphysique. C’est le physiologiste français Claude BERNARD (1813-1878) qui fut le premier à transposer explicitement le déterminisme dans le cadre des sciences physiques. Dans son « Introduction à l’étude de la médecine expérimentale » (1865), alors qu’il dote la physiologie des paradigmes qui en feront une science, il énonce le principe du déterminisme des phénomènes biologiques : « Il faut croire à la science, c’est-à-dire au déterminisme. » Très vite, le déterminisme envahit toute la sphère des sciences physiques. C’est ainsi qu’au XIXe siècle s’instaurera cette vision « mécanique » de la science expérimentale qui porte nécessairement allégeance au principe de déterminisme. Le lien sera si effectif que, jusqu’au début du XXe siècle, la science occidentale sera presque littéralement synonyme de déterminisme. Avec la révolution scientifique entraînée par les découvertes d’Albert EINSTEIN (1879-1955), l’apparente solidité absolue du déterminisme devait être ébranlée. C’est précisément l’observation de la dualité des comportements corpusculaires et ondulatoires en microphysique qui déclencha la remise en question. Louis DE BROGLIE (1892-1987) sera le premier à parler d’indéterminisme dans le cadre de la microphysique. Selon lui, il n’existe plus, en physique quantique, de notion de déterminisme bien que celle de causalité subsiste encore. DE BROGLIE souligne quand même le péril qui accompagne l’adoption de la notion d’indéterminisme. Ceci pousserait la science à abandonner carrément le principe de déterminisme. EINSTEIN, pour sa part, refuse de renoncer au principe central de la science. Il croit qu’un phénomène matériel ne pourrait a prioriêtre déclaré inacessible à l’analyse scientifique. Autour de la même époque, on s’aperçoit que les manifestations du déterminisme en microphysique échappent à l’observation et à l’expérimentation. Le physicien allemand Werner HEISENBERG (1901-1976) énoncera clairement, en 1927 dans Relation d’incertitude, cette nouvelle réalité : « Chaque processus d’observation provoque des perturbations considérables dans les particules élémentaires de la matière. On ne peut plus parler du comportement de la particule sans tenir compte du processus d’observation. » C’est de cette époque que date l’emploi des statistiques comme moyen de connaître mathématiquement, « en aveugle », les phénomènes de la microphysique. Puisque l’observation compromet les chances d’accéder à la réalité de l’atome, il convient d’élaborer des modèles théoriques qui seront des sortes d’approximations probabilistes des faits. Cette méthode rejette ainsi toute connaissance du déterminisme affectant les corps infiniment petits de l’univers. Certains croient qu’un tel problème justifie le recours au concept d’indéterminisme. Il serait ainsi impossible d’extrapoler les paramètres de l’infiniment petit en se servant comme point de départ de la conception macroscopique du monde. D’autres restent fidèles à la mécanique classique en arguant que l’apparente impossibilité de percevoir le déterminisme en microphysique n’implique aucunement que ce dernier n’existe pas. Le recours à l’indéterminisme serait dû à un problème méthodologique et non à une absence de déterminisme.
B. Ordre. Le déterminisme admet que l’univers est ordonné et que nous pouvons prédire les faits à partir de la connaissance des lois qui régissent cet ordre __ OUELLET, A. (1994).
C. Déterminisme/liberté. Sur le plan moral, la question de l’opposition entre le déterminisme et la liberté est depuis longtemps au cœur de nombreux débats. En effet, comment concilier la liberté de l’individu avec le déterminisme qui agit sur son univers? Affirmer le déterminisme, cet enchaînement causal inéluctable, semble, à première vue, pousser à devoir nier le concept de liberté humaine. Emmanuel KANT (1724-1804) voit dans cette problématique un obstacle dialectique qui se veut un thème de réflexion légitime, mais qui ne serait qu’une contradiction factice. Pour le philosophe, l’individu se divise en deux entités distinctes, soit le sujet empirique et le sujet suprasensible. Le premier sujet est physiquement soumis aux lois du déterminisme naturel alors que le second est moralement libre, il contrôle sa volonté. Alors que certains voient dans cette dualité une contradiction insurmontable, KANT y perçoit une harmonieuse combinaison. La position de Wilhelm Gottfried LEIBNIZ (1646-1716) à ce sujet se compare aisément à celle de KANT. Pour LEIBNIZ, le monde est conçu sur le plan d’une harmonie préétablie existant entre le « local » et le « global ». Ainsi, l’autonomie spontanée de l’individu (local) s’actualiserait au sein du projet divin de création et de préservation du meilleur monde possible (global). La liberté humaine, à qui le philosophe attribue la responsabilité du mal, dans l’univers verrait ses effets néfastes être compensés par son inclusion dans un bilan global et final positif. Le stoïcisme quant à lui adopte une position déterministe qui relègue au second plan la liberté individuelle. Pour un stoïque, les événements passés, présents et futurs sont partie intégrante d’une trame indéflectible, contrôlée par une entité qui échappe au contrôle de l’homme. Nous pourrions résumer la vision du monde du stoïcisme par une sentence comme : « Ce qui doit arriver arrivera. » Pour cette philosophie, l’être humain n’a plus qu’à assumer son sort avec courage, à supporter la souffrance et à rester en tout temps de tempérament égal et tempéré.
D. Déterminisme/morale. La doctrine déterministe peut sembler s’opposer à la morale. Des penseurs d’allégeance déterministe que l’on pourrait dire « radicaux » jugent que ce conflit entre les concepts n’autorise pas une infirmation de l’idée de déterminisme. En effet, des philosophes comme HOBBES, LOCKE, HUME, SCHOPENHAUER et MILL croient que l’opposition déterminisme-morale nécessite l’abandon du concept de morale et non celui de déterminisme. Certains déterministes que nous appellerons « modérés », où l’on compte SPINOZA, les néohégéliens, les stoïques et les idéalistes, croient que le déterminisme est nécessaire à la morale puisqu’il garantirait l’efficacité des enseignements et des sanctions.
E. Déterminisme/histoire. En histoire et dans les sciences sociales, la problématique du déterminisme alimente plusieurs débats. Dans « La phisosophie de l’Histoire », Georg Wilhelm Friedrich HEGEL (1770-1831) émet l’hypothèse selon laquelle l’histoire serait gouvernée par des lois qui échappent à la volonté des individus. Ainsi, chaque portrait de la culture d’un peuple illustrerait ponctuellement l’Esprit de ce peuple à un moment de son devenir. Karl MARX s’inspirera de HEGEL dans l’élaboration de son matérialisme historique. Pour MARX, les lois implicites de l’histoire entraîneront tôt ou tard la chute du capitalisme par une révolution venant de la classe ouvrière. D’autres philosophes, comme Oswald SPENGLER (1880-1936) ou Thomas MALTHUS (1766-1834), se serviront du déterminisme historique en tant que prolégomènes de leurs théories sociales respectives. Opposé à l’idée de progrès, SPENGLER entretient une conception cyclique de l’histoire. Influencé par la théorie de l’évolution de DARWIN, il établit un lien entre les cultures et les organismes vivants qui sont soumis aux lois biologiques. Ainsi, le cycle historique d’une civilisation, tout comme celui d’un organisme serait soumis à un déterminisme qui le ferait passer par quatre phases successives, soit la croissance, la maturité, la décadence et la mort. L’économiste Thomas MALTHUS, quant à lui, croit que l’accroissement démographique des sociétés sera naturellement « régularisé » par les catastrophes (épidémies, famines, guerres) provoquées par les inévitables déséquilibres qui doivent survenir (malthusianisme). Pour le philosophe des sciences Karl POPPER (1902-1994), le déterminisme historique est indéfendable. Selon lui, chaque événement historique est unique et contingent, ce qui interdirait toute extrapolation de ces événements vers des supposées « lois » de l’histoire. V historicisme.