EMPATHIE

n.f.

Diagn. Capacité d’identifier les émotions et les représentations d’autrui à l’aide de son « analyseur corporel » __ COSNIER, J. et BRUNEL, M.-L. (1994) : trad. VAH; taxonomie de HARVEY, A : III et B : III/des habiletés en sciences humaines, 3.1.

A. Origine. Mot introduit en français au XXe siècle, mais le terme Empâthia, est déjà présent en grec ancien avec le sens de passion : quelqu’un d’empathes est ému, sujet au pathos. Depuis lors, absence de consensus sur ce que pourrait être sa définition __ BRUNEL, M.-L. (1995).

B. Polysémie du terme. Il est, en effet, difficile de conceptualiser quelque chose qui est décrit, à la fois, comme une connaissance inductive, un processus inférentiel, un type précis de communication, une méthode d’observation, une aptitude, une attitude, une capacité imitative, une émotion vicariante, une forme de contagion sociale, un procédé de collecte de données, une façon de traiter l’information et un indice de compréhension d’autrui __ BRUNEL, M.-L. et al. (1990) : trad. En outre, on distingue souvent mal l’empathie de la sympathie, peut-être parce que les qualités pour exprimer l’une et l’autre sont souvent les mêmes : patience, capacité d’affiliation, humanisme, chaleur, compréhension et ouverture d’esprit qui sont en fait des qualités humaines non spécifiques __ WISPÉ, L. (1986) : trad.

C. Psych. cogn. Ce concept, à connotation développementale, adopte la forme de la décentration cognitive, de la prise de perspective ou prise de rôle sous l’influence des travaux de PIAGET __ BRUNEL, M.-L. (02.88).

D. Psych. soc. Avec Rosamond DYMOND (1949), en particulier, l’empathie a été un temps perçue comme l’aptitude générale permettant de prédire, avec exactitude, les perceptions et les affects d’autrui. Les recherches ont toutefois démontré que l’exactitude de la perception d’autrui ne dépend pas d’une aptitude quelconque mais, au même titre que bien des produits de comportements, de la réalisation d’un ensemble de conditions (GILLY, 1980). C’est à partir de ces recherches qu’on a pu émettre l’idée que l’empathie n’est pas « innée », mais qu’elle peut être acquise et très rapidement dans un climat de respect et d’acceptation (ROGERS, C., 1975) __ BRUNEL, M.-L. (02.88). Si l’on regarde le domaine qui est le plus lié par son vocabulaire au concept d’empathie en éducation, on peut constater que la psychologie sociale est celui où l’on retrouve le plus de termes communs. Pour expliquer ce phénomène, il faut remonter dans les années 1960 lorsque Carl ROGERS tente de transférer certains aspects de son modèle thérapeutique à l’éducation. Il est parmi les premiers à parler d’empathie dans la relation d’enseignement. D’autres auteurs, tels TRUAX (1970), CARHKUFF (1971) et BARRETT-LENNARD (1976), ont tenté de démontrer l’importance de l’empathie dans la relation d’enseignement __ BLONDIN, S. (1992).

E. Psych. humaniste. C’est surtout en psychologie humaniste qu’on s’intéresse au phénomène de l’empathie, définie comme la capacité de percevoir le cadre de référence d’autrui avec les harmoniques subjectives et les valeurs personnelles qui s’y rattachent, comme si on était cette personne sans toutefois jamais perdre de vue qu’il s’agit d’une situation analogue « comme si » __ ROGERS, C. (1959).

F. Psychia. Avec l’avènement de l’École de Chicago, représentée par KOHUT (1959, 1982), l’empathie a trouvé en psychanalyse une porte d’entrée mettant en évidence son utilité au plan de l’introspection. C’est seulement en 2004 en France que la psychanalyse intègre le concept en ses rangs avec, pour preuve, la publication d’un numéro spécial sur l’empathie dans la Revue Française de Psychanalyse.

G. Éduc. L’étude de l’empathie en éducation est relativement récente même si dès 1958, ROGERS établit un lien entre l’empathie manifestée par le thérapeute et celle manifestée par l’enseignant. Les chercheurs se sont attardés davantage à expliquer l’empathie dans la relation maître-élève plutôt qu’à la définir de façon spécifique dans ce domaine (DUPUY WALKER, L., 1975). En 1972, HALAMANDRIS et LOUGHTON proposent que le concept d’empathie fasse partie intégrante de la formation des enseignants. La spécificité de ce concept n’est cependant pas encore établie en éducation; la recherche éducationnelle en ce domaine étant trop souvent tributaire des instruments créés dans le contexte de la psychologie humaniste (DUPUY WALKER, L., 1975). De plus, selon POSTIC (1979), les glissements de la relation thérapeutique à la relation éducationnelle ont fait trop souvent concevoir l’action éducative comme une entreprise de libération de l’autre dans un climat de neutralité. Or, poursuit-il, la position du pédagogue n’est pas celle du thérapeute qui peut exploiter la régression pour libérer ce qui n’a pas réussi à se manifester. Le pédagogue doit au contraire procéder par dérivation de la pulsion vers des buts valorisés dans un cadre structuré d’exigences (POSTIC, M., 1979). Par conséquent, c’est peut-être dans les facteurs contribuant à l’élaboration de conduites didactiquement réussies qu’il faudrait rechercher les racines de l’acte empathique en éducation (BRUNEL, M.-L., 1987). Si l’on tente de faire ressortir le terme le plus souvent relié à l’empathie en éducation, on retrouve celui d’« habileté ». L’association « habileté » et « empathie » est présente en psychologie sociale, en psychologie cognitive, en psychologie du développement et en éducation dans des proportions variables. Le fait de concevoir l’empathie comme une habileté signifie que l’on peut apprendre à être empathique. Cette conception a des répercussions quant à la formation des intervenants dans chacun de ces domaines __ id. Mais les progrès scientifiques ont eu un impact majeur sur l’évolution de la recherche et, par voie de conséquence, sur la formation à l’empathie. D’où le besoin de faire état de l’évolution des technosciences pour mettre en évidence les nouvelles orientations que prend la recherche sur l’empathie. Celle-ci n’est plus le fief exclusif des sciences humaines, mais de plus en plus devient un concept propre aux sciences neurocognitives.

H. L’empathie « revisitée ». Les diverses conceptions de l’empathie ont en effet profité de l’évolution des techniques. Avant le XXe siècle, 1) c’est le primat du regard (pas de la technique) qui fournit l’émotion esthétique et des indices d’einfühlung (i.e. d’empathie). Theodore LIPPS (1903) élargit la portée du concept en l’appliquant aussi au problème de la compréhension d’autrui. Il fut un des premiers à postuler que l’imitation motrice constitue la composante essentielle de l’einfühlung alors que l’observateur génère en lui des indices internes similaires à ceux expérimentés par l’autre. Il faudra attendre l’avènement de la vidéoscopie pour vérifier empiriquement cette assertion. 2) Avec l’arrivée du magnétophone, Carl ROGERS (1950) découvre, à l’écoute inlassable du contenu de bandes d’entrevues, que la présence de certaines conditions facilite le changement. Parmi celles-ci, la technique de la « réponse-reflet de sentiment » permet la prise de conscience des émotions dans un climat d’acceptation. Ce type d’intervention dite « empathique » renforce la qualité de l’alliance de travail et semble contribuer à l’amélioration des clients. ROGERS est le théoricien qui a le plus influencé le domaine du counseling(il a d’ailleurs créé le terme). La plupart des diplômés, issus des universités canadiennes et américaines en psychologie ou en orientation, ont été formés à son approche plus qu’à tout autre, celle-ci présentant à la fois un contenu psychologique attrayant parce que non hermétique et, en même temps, une méthode d’apprentissage très efficace au plan pédagogique, particulièrement en ce qui concerne le développement de l’empathie __ BRUNEL, M.-L. et MARTINY, C. (2004). ROGERS a peu insisté sur la dimension non verbale de l’empathie bien que l’ensemble des conditions facilitantes qu’il avait mises en évidence implique aussi des attitudes observables. L’arrivée tardive des enregistrements magnétoscopiques l’ont peut-être empêché d’être plus sensible aux bases archaïques de l’empathie d’action (i.e. non verbale). 3) Par ailleurs, les deux dernières décades du XXe siècle ont vu l’attention se porter davantage en recherche sur les comportements non verbaux. Cela peut être dû au fait qu’au-delà des progrès techniques en vidéoscopie, on reconnaît que le non-verbal est essentiel à la communication. On prend désormais conscience qu’on peut l’étudier scientifiquement, qu’il existe des indicateurs corporels des pensées humaines (COSNIER, J., 2002). 4) Plusieurs étudient le mimétisme à l’aide de mesures psychophysiologiques (HESS, U. et BLAIRY, S., 2001). Des électrodes sont posées sur différents sites musculaires du visage. On calcule les variations de l’activité musculaire en fonction des différentes expressions émotionnelles. On utilise aussi l’enregistrement électrodermal pour vérifier si les battements cardiaques des deux conversants adoptent le même rythme (COSNIER, J., 1994). Ainsi au cours de l’interaction, on peut observer que chaque partenaire semble s’identifier corporellement à l’autre par un processus d’échoïsation qui peut être manifeste, mais qui reste souvent subliminaire. Cette reproduction du « modèle effecteur » induit chez chaque partenaire une identité d’affects. Le corps des interactants sert donc d’instrument d’analyse, d’où le terme d’« analyseur corporel » pour désigner cet instrument privilégié de l’empathie __ COSNIER, J. et BRUNEL, M.-L. (1994). La nouvelle compréhension du rôle du corps dans l’empathie est redevable certes à la technique vidéoscopique, mais pas uniquement. Ce type d’exploration a été facilité par l’évolution du courant de l’interactionnisme symbolique qui considère l’action réciproque des êtres humains et les signes qui la rendent visibles comme un phénomène social majeur, permettant de comprendre l’activité d’autrui et de modifier son comportement en fonction de celui d’autrui __ PHARO, P. (1993). 5) Enfin, la mise au point d’appareillages d’imagerie médicale à positrons (Pet Scan) a conduit à la découverte des neurones-miroirs. Le PET permet d’identifier les mécanismes cérébraux liant observation et exécution des actions. Cette découverte constitue à la fois une avancée importante en neurosciences cognitives et en recherche sur l’empathie. En effet, les travaux récents sur l’action motrice et ses représentations ont montré qu’une action mentalement simulée (ou imaginée), mais non exécutée mobilisait des zones cérébrales en partie superposables à celles qui entrent en activité lors de la réalisation réelle de cette action __ DECETY, J. (2002). Il semble que la simple identification d’outils ou même l’évocation de verbes d’action active des zones analogues d’où leur appellation de « neurones-miroirs ». Ceux-ci sont constitués en réseaux et localisés surtout dans une région du lobe temporal, mais ce réseau s’étendrait aussi à des cellules émanant des cortex pariétal et frontal. Ces neurones seraient activés aussi bien par la préparation de l’action que par l’observation de l’action d’un congénère. Ce qui permet au neurophysiologue Marc JEANNEROD (1998) d’énoncer qu’« observer l’action d’un autre c’est déjà construire une image de soi en train d’exécuter la même action ». Les neurobiologistes semblent donc aujourd’hui accepter l’idée qu’il existe des bases neurobiologiques spécifiques pour empathiser, élucidant ainsi, en partie, le mécanisme qui consiste à se mettre à la place de l’autre mentalement. Une neuropsychologie de l’empathie est ainsi en construction. Depuis la migration du concept en divers champs de recherche rigoureux, on peut concéder que l’empathie a gagné ses lettres de noblesse comme objet scientifique.

I. Apport nouveau de la théorie de l’esprit. Le développement récent des recherches sur les interactions communicatives, sur la psychologie discursive et, simultanément, sur le développement des sciences neurocognitives a permis en quelque sorte LeRetour de Psyché et un intérêt grandissant pour la théorie de l’esprit __ COSNIER, J. (1998). Une théorie de l’esprit est nécessaire pour comprendre ses propres états mentaux et ceux d’autrui. La nouvelle préoccupation des psychologues cognitivistes pour l’empathie tient au fait qu’ils sont préoccupés de savoir : a) comment l’esprit pense l’autre; b) quel rôle joue l’imitation dans la connaissance de l’autre; et c) quelle est l’importance du corps dans ces deux processus. Selon Alain BERTHOZ (2004), cette intense activité réflexive des spécialistes en théorie de l’esprit a eu une influence sur les neuro-cognitivistes de la fin du XXe siècle.

J. Nouvelle définition de l’empathie. La conception de l’empathie comprend maintenant trois facettes, soit 1. l’empathie de pensée : communauté de représentations à la base de l’intersubjectivité, d’où l’importance de développer une « bonne » théorie de l’esprit sur l’autre (i.e. sans préjugés ou sans fausses croyances); 2. l’empathie d’affect : communauté d’affects utilisant la contagion émotionnelle comme moyen de partager des représentations et des affects; 3. l’empathie d’action : manifestation archaïque, faite d’échoïsations corporelles, à la base du processus d’intercorporalité. L’imitation mimo-posturo-gestuelle constitue un indice perceptible d’affects partagés et donc, d’empathie. L’empathie comprend donc : 1. une dimension active qui évoque des verbes tels observer, écouter, percevoir, discerner, déduire, inférer, saisir, comprendre et interpréter qui sont des opérations mentales mettant en évidence le fonctionnement cognitif; 2. une dimension passive qui laisse place à des substantifs tels la résonance, la contagion émotionnelle, la projection, l’identification, le reflet, la perte de soi momentanée, l’imagination intérieure, la présence à l’autre qui sont tous teintés d’affectivité; 3. une dimension motrice à la fois active et passive. La dimension motrice active évoque des mouvements corporels, effectués en synchronie avec l’autre, tels mimer, imiter, copier, échoïser, synchroniser qui témoignent de l’existence d’un système affectivo-kinesthétique, capable de faciliter l’échange et le décodage de signaux entre les partenaires __ COSNIER, J. (1994). Ce mécanisme vieux comme le monde facilite la prise de conscience des émotions d’autrui. Les êtres humains se distingueraient des autres êtres vivants par une capacité particulièrement développée à saisir autrui à travers l’imitation __ TARDE, G. (1993). On réfère souvent à la métaphore de la danse pour expliquer ces moments en synchronie des interactants, ce ballet conversationnel, cette coordination corporelle, bref ces manifestations échoïsantes lorsque la relation entre les partenaires est bonne __ BRUNEL, M.-L. et MARTINY, C. (2004, vol. 9, nos 3-4). Cette interactivité, mise en fonction très précocement chez le jeune enfant assure le bon déroulement de l’échange conversationnel par des actions de copilotage qui le régulent, le maintiennent et l’orientent __ NADEL, J. et BUTTERWORTH, G. (1999). On sait que de nombreuses difficultés de la communication sont liées à des dysfonctionnements de ce système s’il n’est pas associé à un autre, tout aussi important qui est celui du partage affectif ou empathique __ BRUNEL, M.-L. et al. (1996) : trad.

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