Épist./Phi./Sc./Soc. Doctrine qui reconnaît la relativité de la connaissance humaine. Ex. : la philosophie kantienne.Syn. relativisme épistémique. TA socioconstructivisme.
A. Historique. Le relativisme, dans la tradition philosophique occidentale, remonte aux sophistes grecs, plus exactement à PROTAGORAS (≈ 485 - ≈ 411). Ce dernier disait que « l’homme est la mesure de toutes choses » ou encore que « le vrai est ce qui paraît à chacun ». Les théories de PROTAGORAS furent vivement critiquées par SOCRATE (≈ 470 - ≈ 399). Le relativisme sera exprimé de différentes façons au cours de l’histoire des idées : « Tout est vrai » (GORGIAS); « Tout est faux » (PROTAGORAS); « Suivre nature » (MONTAIGNE); « Qui parle? » (NIETZSCHE), etc. Certains, comme Michel Eyquem de MONTAIGNE (1533-1592) et Blaise PASCAL (1623-1662), ont souscrit à une forme de relativisme basé sur la diversité des perspectives (pluralisme). D’autres, tels VOLTAIRE (1694-1778), se sont concentrés sur des considérations touchant le relativisme culturel. Le philosophe Emmanuel KANT (1724-1804) traitera, quant à lui, du relativisme cognitif. Avant que Friedrich NIETZSCHE (1844-1900) ne le transforme en méthode (XXe s.), le relativisme était demeuré un simple argument rationnel servant à la promotion de valeurs non conventionnelles.
B. Relativisme moderne. Les principaux penseurs modernes du relativisme sont KUHN, YOUNG, FOUCAULT, LATOUR, BLOOR, BARNES, WINCH, WITTGENSTEIN, etc. Le relativisme épistémique moderne se revendique de deux principales tendances (SOKAL, A. et BRICMONT, J., 1997). La première consiste généralement en une simple reformulation du scepticisme radical humien. VA C. La deuxième serait une réaction irrationaliste contre les tentatives récentes de systématisation de l’entreprise scientifique. En effet, une tendance amorcée par le Cercle de Vienne, qui souhaitait définir la science par des paramètres clairs, fut réactualisée plus tard au XXe siècle. Le philosophe des sciences Karl POPPER (1902-1994), par exemple, tenta de trouver un critère permettant de différencier les sciences des pseudosciences. Il en vint ainsi à systématiser la démarche scientifique en invoquant, entre autres, un critère de validation de la théorie scientifique (critère de falsifiabilité). En réaction à cet excès de codification de la part de POPPER, certains penseurs tels que Paul Karl FEYERABEND (1924-1994) et Thomas S. KUHN (1922-1996), développèrent des théories relativistes de la connaissance. 1) Le philosophe FEYERABEND avança une pensée radicalement antiscientifique. Il constata que toute méthodologie a ses limites et inféra de ce fait que tout système devait être rejeté, que « tout est bon ». 2) KUHN, quant à lui, proposa sa théorie de l’incommensurabilité des paradigmes. Selon lui, la science se déroule à l’intérieur de paradigmes qui définissent à la fois les problèmes à aborder, les critères d’évaluation et les procédures de recherche. Dans l’histoire des sciences, des « crises épistémiques » occasionnent des changements de paradigmes. Ainsi, un paradigme conditionnerait tellement notre vision du monde qu’il ne pourrait qu’influencer radicalement nos découvertes sur le monde (découvertes scientifiques). La façon dont nous voyons le monde est conditionnée par nos théories, elles-mêmes conditionnées par notre paradigme. Aujourd’hui, la théorie kuhnienne de la connaissance se heurte à plusieurs objections. Le philosophe des sciences Tim MAUDLIN (1994) croit que, dans le meilleur des cas, le paradigme ambiant ne sera jamais assez fort pour toujours accorder l’expérience aux théories. De plus, il avance qu’advenant le fait que KUHN ait raison, alors le besoin de réviser les théories ne se ferait jamais sentir. Selon Alan SOKAL et Jean BRICMONT (1997), une telle conception épistémique repose sur des prescriptions méthodologiques douteuses puisqu’elle implique un refus d’utiliser toutes les informations disponibles aujourd’hui (et qui sont plus nombreuses que par le passé). De plus, les deux physiciens avancent qu’une telle théorie est insoutenable puisqu’elle exclut le principal acteur de la connaissance : le réel lui-même. En effet, est-il concevable que la Terre ait commencé à tourner autour du soleil le jour même où COPPERNIC a décidé qu’il en serait ainsi? (SOKAL, A. et BRICMONT, J., 1997).
C. Présupposés. Le relativisme admet que la variabilité de la connaissance s’explique par la grande diversité des points de vue, elle-même fonction de la diversité des valeurs, des attitudes et des expériences d’un individu ou d’un groupe culturel. Le relativisme repose sur une négation de la notion de vérité absolue. Ainsi, la vérité serait fonction d’un schème conceptuel donné (aussi appelé paradigme, vision du monde ou perspective). Selon le relativisme, la réalité n’est pas indépendante de celui qui l’observe. Cette doctrine s’oppose au réalisme qui postule l’existence d’un monde objectif et indépendant du sujet connaissant. De manière générale, la relativité de la connaissance s’établit en fonction de trois facteurs : a) le monde; b) les propositions décrivant le monde; c) les schèmes conceptuels qui interprètent les propositions __ SIEGEL, H. (1987). À la base du relativisme épistémique se trouvent deux concepts fondamentaux : le solipsisme et le scepticisme radical (SOKAL, A. et BRICMONT, J., 1997). a) Le solipsisme affirme que la seule réalité est celle de la pensée individuelle et que tout ce que nous percevons n’est qu’un rêve. Selon cette théorie, rien n’existe hors de l’individu. b) Le scepticisme radical, ou scepticisme humien, admet que le monde existe hors de la conscience individuelle, mais croit qu’il nous est impossible d’en obtenir une connaissance fiable (HUME, D.). Selon cette théorie, le monde ne correspond pas nécessairement à l’image que nous en donnent nos sensations. Un sceptique se demande comment il peut être certain que ses sens ne le trompent pas. Ces deux idées sont impossibles à réfuter mais elles sont tout de même l’objet de certaines critiques. Pour Alan SOKAL et Jean BRICMONT (1997), le fait qu’une théorie soit irréfutable n’implique pas nécessairement qu’elle soit vraie. Selon eux, la connaissance honnête du monde doit se fonder sur l’« hypothèse raisonnable » selon laquelle les sensations proviennent naturellement de stimuli engendrés par le monde extérieur. Il faut, de plus, supposer que le monde correspond (approximativement) à l’image que nous en donnent nos sens. Toujours selon SOKAL et BRICMONT, le solipsisme et le scepticisme n’existent qu’en théorie puisque personne ne peut logiquement adopter une conduite basée sur ces idées dans le cadre de la vie quotidienne.
D. Nature : 1.Caractère double : Le relativisme indique tout d’abord que la connaissance ne porte pas sur les objets eux-mêmes, mais seulement sur les relations entre les choses ou les phénomènes. De plus, selon le relativisme, la structure cognitive du sujet connaissant conditionne et modifie le contenu de la connaissance __ Dictionnaire général des sciences humaines (1975). 2. Notion de vérité : Le relativisme nie l’existence de vérités universelles. Cette doctrine ne pose en aucun cas la question de la valeur de vérité puisqu’elle affirme la coexistence et l’équivalence de toutes les cultures, de toutes les valeurs, et la légitimité de toute pensée __ Dictionnaire Marabout Université.
E. Sociologie. Le relativisme cognitif fut appliqué à la sociologie. Certains penseurs du XXe siècle soutinrent l’idée selon laquelle toutes les connaissances se réduisent à l’état de faits sociaux. Par conséquent, il serait du ressort de la sociologie de les étudier. Dans les années 1970, les sociologues américains David BLOOR et Barry BARNES tentèrent d’expliquer en termes sociologiques le contenu des théories scientifiques. Ils baptisèrent leur démarche du nom de « programme fort » en sociologie des sciences. Selon eux, une connaissance est toujours relative au lieu (géographique, culturel) où elle a pris naissance. En France, cette idée trouva un écho chez Bruno LATOUR. Celui-ci croit que le monde est formé par la résolution des controverses scientifiques et donc, que la connaissance ne provient pas de la nature. On reprocha à ce type de sociologie de se développer autour de deux éléments contradictoires. BARNES, BLOOR et LATOUR démontrent, en effet, des idées en accord avec le scepticisme et ils tentent, d’un autre côté d’établir un programme concret qui se veut scientifique en sociologie. De plus, certains scientifiques reprochent aux tenants de cette tendance sociologique leur inaptitude à juger convenablement des théories qui renvoient au réel, du fait de leur manque de formation dans ce domaine __ SOKAL, A. et BRICMONT, J. (1997). VA socioconstructivisme, A.
F. Critiques : a) On accuse le relativisme de mener inévitablement au nihilisme. En effet, certains penseurs postmodernes se contentent soit de suspendre leur jugement en toute chose, soit de varier sans cesse les perspectives avec lesquelles ils abordent leur objet d’étude. Le relativisme entraîne une sorte d’anarchie épistémologique. b) Les réalistes pensent que des vérités objectives existent dans le monde et dans l’homme. Selon eux, la grande diversité des pratiques et des opinions doit être transcendée afin que se dégagent les grands principes communs qui unissent les individus et les sociétés. Par conséquent, le fait que deux individus expriment des opinions différentes sur un sujet n’implique pas nécessairement que la vérité n’existe pas en la matière. Au mieux, un des deux sera dans l’erreur; au pire, les deux seront éloignés de la vérité __ CRAIG, E. (1998). c) Sur le plan logique, la proposition « toute connaissance est relative » se contredit elle-même. Si elle est vrai, elle devient elle-même relative. d) Le fait d’affirmer une doctrine et d’argumenter pour la défendre implique nécessairement l’existence des notions de vérité absolue et de validité absolue.
G. Alternatives. Certains penseurs ont suggéré des solutions à l’impasse du relativisme. 1. Le philosophe Karl POPPER reconnaît la difficulté posée par l’existence des schèmes conceptuels. Il dénonce cependant la conclusion qu’en tire le relativisme selon laquelle toute connaissance objective est impossible. Pour POPPER, l’objectif du sujet connaissant doit être d’élargir sans cesse les paramètres de son schème conceptuel (plus vaste, plus globalisant, donc meilleur) afin de se rapprocher de plus en plus d’une connaissance objective. POPPER croit qu’il est faux d’affirmer que nous sommes irrémédiablement enfermés dans nos schèmes personnels (Myth of the Framework) __ SIEGEL, H. (1987). 2. John DAVIDSON croit que le relativisme n’est pas faux mais incohérent. Selon lui, le dualisme qu’implique cette doctrine, et selon lequel chaque schème conceptuel est unique, intraduisible et impossible à comparer à un autre, présente une incohérence majeure. Il compare le concept de schème à celui de langage. Puisque les différents langages sont généralement intertraduisibles et comparables, il déduit qu’il en est de même pour les schèmes conceptuels. En rejetant l’obstacle du dualisme, il conclut à l’existence d’une réalité neutre et commune qui existe à l’extérieur et indépendamment de tout schème __ SIEGEL, H. (1987). 3. Selon Harvey SIEGEL (1987), le relativisme serait une tentative d’éviter une « épistémologie dogmatique » où un absolutisme vulgaire ne laisserait pas leur place à la critique et à la corrigibilité. Il croit qu’il est nécessaire de distinguer « l’absolutisme non trivial » de l’absolutisme vulgaire. SIEGEL prône l’adhésion à une forme d’absolutisme qui procède à une évaluation objective et neutre de la connaissance, d’après des critères eux-mêmes soumis à l’évaluation et à l’amélioration critique (réalisme critique).