THÉORIE CURRICULAIRE

Cur. Ensemble de paradigmes, d’options idéologiques, de principes, de valeurs, d’idéaux, de finalités et de buts qui doivent orienter les pratiques éducationnelles, dans la perspective particulière d’une politique curriculaire, en vue du développement éventuel d’un curriculum, préalablement défini et précisé, que l’on juge souhaitable ou préférable à ce qui existe. Ex. : la perfectibilité de l’être humain; les caractéristiques d’un être éduqué; la démocratisation scolaire; les notions de justice égalitaire, justice corrective, égalité des chances; le droit inaliénable de chaque personne au développement optimal de l’ensemble et de chacune de ses potentialités; une vision systémique et éducentrique de la société et de l’éducation. Syn. théorie du curriculum; (sens restreint) : théorie des programmes. V but; éducateur; finalité; idéologie; paradigme éducationnel; politique curriculaire; théorie de l’éducation; théorie éducationnelle; valeur. VA approche (par) projet, H; assises curriculaires, A et C; schéma curriculaire, P. EA fondations/fondements curriculaires. RN assises, B; cycle (général) du curriculum, A.

A. Théorie curriculaire/pratique scolaire. La formulation claire et explicite d’une théorie curriculaire permet de comprendre et d’orienter la pratique scolaire. Sans une conception adéquate d’une théorie curriculaire, nous nous voyons obligés (...) de nous appuyer sur des assises déficientes, ce qui mène à des investigations inadéquates où la règle du tâtonnement façonne le schéma curriculaire __ DURAND, M.-J. (1996). Les énoncés d’une théorie curriculaire se rapportent principalement à la théorie explicative (TE) et à la théorie axiologique (TA) (V ces deux derniers termes). VA théorie, D et E.

B. Théorie/schéma/design curriculaire. La théorie curriculaire concerne principalement les composantes axiologiques et paradigmatiques sous-jacentes à l’opérationnalisation d’un éventuel développement curriculaire, tandis que le schéma et le design curriculaires, au regard des visées abstraites précédentes, ont trait aux approches et principes qui prévaudront dans les pratiques éducationnelles et scolaires. Les théories et fondements curriculaires sont aux fondements ce que les schémas et les design curriculaires sont aux bases, les deux ensembles reliés formant les assises et les fondations d’un curriculum. RN assises, B.

C. Dimension axiologique. Une théorie curriculaire peut s’appuyer d’abord sur une assise théorique qui guide la sélection des finalités, du contenu et des méthodes. Elle peut aussi reposer sur une assise philosophique dans le choix des valeurs privilégiées; sur une assise sociologique dans le choix des besoins sociaux et individuels; sur une assise psychologique ou éducationnelle dans le choix d’une théorie de l’apprentissage ou de l’enseignement; etc. __ id. V fondements curriculaires. VA M.

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Source : Adaptation de DURAND, M.-J. (1996)

D. Principaux artisans __ DURAND, M.-J. (1996).

Charles (1857-1929) et Frank (1862-1936) Mc MURRAY. Les frères McMURRAY ont étudié plusieurs années à l’Université de Jena en Allemagne où ils ont été profondément influencés par la théorie pédagogique de Johann HERBART (1776-1841). Pour ce dernier, l’éducation doit viser la formation de bons citoyens par le développement moral. Une telle formation doit comprendre des éléments de la littérature en ce qui concerne l’esthétique et l’intelligence ainsi que des éléments issus de l’histoire et de la géographie. Dans la pratique herbatienne, toute méthode d’enseignement doit s’appuyer sur cinq étapes formelles à l’intérieur du plan de cours : la préparation, la présentation, l’association, la généralisation et l’application. À chaque matière sont associées des méthodes particulières.

John DEWEY (1859-1952). Axée sur l’enfant et la société ainsi que sur le contrôle intellectuel des forces humaines et naturelles, la théorie de DEWEY considère le développement comme une finalité. Son contenu doit contribuer à la satisfaction des besoins de l’être humain et à parfaire la capacité intellectuelle par laquelle la vie sociale peut être enrichie et améliorée. Cette théorie nécessite la participation de tous les membres du groupe; l’expérience humaine est utilisée pour amener l’apprenant à organiser de façon plus significative les faits et les idées. Le curriculum est organisé autour de deux concepts : le savoir est empirique et la connaissance, instrumentale autant dans une perception individualiste que sociale. En bref, DEWEY s’oppose aux herbartiens; il ne croit pas que le but de l’éducation doive être la seule acquisition de connaissances. Il préconise plutôt l’organisation des matières comme outils dans la compréhension et la progression de l’expérience.

Franklin BOBBITT (1876-1952). Durant les années 1910-1925, le terme « théorie curriculaire » définissait exclusivement des programmes d’études. Franklin BOBBITT et Warren CHARTERS furent tous les deux influencés par le mouvement scientifique de l’époque. BOBBITT, dans ses ouvrages The Curriculum (1918) et How to Make Curriculum (1924), a élaboré une « théorie » qui se fondait sur le principe que l’école doit préparer la jeunesse à la vie adulte. Pour ce faire, il délimite dix champs majeurs d’activités qu’il subdivise en cent soixante objectifs éducatifs. Les habiletés de base qu’un être humain doit posséder pour vivre en société deviennent les objectifs de l’éducation; l’analyse de l’activité humaine est l’étape essentielle dans la construction de curriculum.

Warren Wallace CHARTERS (1875-1952). À l’instar de BOBBITT, Warren W. CHARTERS présente, dans Curriculum Construction (1923), une méthode d’élaboration d’un curriculum. L’élément principal de sa théorie est la réalisation de certains idéaux, par exemple l’honnêteté, qui guident le développement social et personnel de l’être humain. La connaissance est organisée à l’intérieur d’activités pratiques; les objectifs sont formulés à partir de l’analyse des compétences requises pour réussir dans chacun des champs d’activités de la vie. Ce sont les enseignants, les parents ou toute autre personne qui déterminent les activités pédagogiques de façon détaillée. Elles sont organisées de façon telle que les objectifs de chaque année scolaire puissent être atteints.

Hollis CASWELL (1901-1988).Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les influences curriculaires proviennent de l’extérieur du système scolaire. Les universitaires et les commissions nationales présentent des orientations souvent décisives quant au type de curriculum à adopter. Hollis CASWELL dans Readings in Curriculum Development (1937), élargit la portée du champ curriculaire en établissant les relations entre les programmes d’études, l’enseignement et le rôle de l’apprenant. Orientée vers la satisfaction d’idéaux démocratiques tels la vie familiale, les relations entre les groupes et la conservation des ressources, la théorie de CASWELL ne limite en aucun cas le corpus de connaissances. Les concepts clés sont décrits pour apporter des solutions aux problèmes sociaux. L’enseignant est en interaction avec l’élève; il enseigne au meilleur de sa connaissance en fonction des matières, des intérêts des enfants et des besoins sociaux. Plusieurs fonctions sociales prédéterminées sont enseignées en fonction des ordres scolaires et les séquences d’activités sont organisées selon des centres d’intérêts. CASWELL perçoit avant tout les programmes d’études davantage comme des sources de matériel pédagogique que l’enseignant peut utiliser pour planifier son travail que comme une prescription.

Ralph TYLER (1902-1994). Ralph TYLER est considéré comme un des leaders les plus populaires dans le domaine du curriculum. Sa conception théorique a dominé aux États-Unis jusqu’à la fin des années 1960. Dans l’ouvrage intitulé Basic Principles of Curriculum and Instruction (1949), il présente une logique basée sur la planification d’objectifs et de buts; ces derniers sont énoncés à titre de comportements désirables que doivent atteindre l’élève. (...) TYLER propose quatre questions à tous ceux qui désirent s’engager dans la recherche curriculaire : 1. Quels sont les buts éducationnels que doit atteindre l’école? 2. Quelles expériences doit-on favoriser pour atteindre ces buts? 3. Comment organise-t-on ces expériences? 4. Comment peut-on déterminer que ces buts ont été atteints? V didactique.

George A. BEAUCHAMP (1912-1992). George A. BEAUCHAMP a rédigé son ouvrage désormais classique Curriculum Theory en 1961, dans lequel il définit un vocabulaire propre au domaine. Il espère ainsi que les théoriciens et les praticiens disposent des concepts nécessaires à la critique des construits théoriques. Pour BEAUCHAMP, les théories sont des ensembles de propositions de trois types : descriptives, définitionnelles et prédictives. Dans ce cadre, les théories définitionnelles : - servent à délimiter le champ de la science en cernant l’objet; - assurent la cohérence et la continuité du discours; - constituent les axiomes, lesquels peuvent être remplacés pour donner naissance à d’autres théories. BEAUCHAMP conçoit la théorie curriculaire comme un sous-ensemble de l’éducation. De plus, le schéma et l’ingénierie curriculaires sont des sous-ensembles de la théorie curriculaire. Dans son modèle éducationnel, BEAUCHAMP inclut les systèmes suivants : un système curriculaire, un système d’enseignement et un système d’évaluation.

Hilda TABA (1902-1967). À la même époque, Hilda TABA écrit Curriculum Development : Theory and Practice (1962). Pour TABA, la société détermine en grande partie l’orientation curriculaire de l’éducation. C’est un ensemble complexe alliant une pluralité de cultures et de valeurs qui détermine la fonction sociale de l’éducation. Trois fonctions principales sont associées à l’éducation : moyen de préservation et de transmission de l’héritage culturel; instrument pour transformer la culture; outil de développement individuel. TABA considère le curriculum comme un plan pour organiser l’apprentissage. Elle perçoit trois niveaux de décision quant au choix des connaissances : - la sélection et l’organisation du contenu; - la sélection des expériences d’apprentissage susceptibles de permettre l’atteinte des objectifs; - la détermination des approches et des stratégies favorisant l’apprentissage. V didactique.

E. Typologie de MACDONALD, J. M. (1977) __ DURAND, M.-J. (1996). 1. La théorie curriculaire du contrôle (control theory), qui préconise un système conceptuel dont le but est de permettre l’augmentation du rendement et de l’efficacité du processus éducatif; 2. la théorie curriculaire herméneutique (hermeneutic theory), où les personnes sont perçues à travers les lentilles de la culture humaniste et spécialement en relation avec les sciences humaines; 3. La théorie curriculaire de la critique (critical theory), qui se préoccupe du contrôle et de la compréhension des sciences technologiques et humaines d’une façon réflexive avant tout; et 4. la théorie curriculaire humaniste (humanistic theory)qui favorise le respect de la dignité humaine, l’autonomie, l’intimité et l’autodéveloppement.

F. Typologie de PINAR, W. F. (1978) __ id. Pour leur part, les traditionalistes [accent sur l’OBJET (instruction) et l’AGENT (méthodes)] s’intéressent aux principes guidant le développement et l’implantation de programmes d’études et d’enseignement. Le terme « théorie » est employé pour indiquer que certains principes sont des abstractions en regard des expériences actuelles et varient selon les pratiques. Ils ne sont pas examinés, du point de vue des sciences sociales et humaines, comme des théoriciens. Leurs préoccupations visent essentiellement ce qui se passe dans la classe, et la formation des praticiens. Le service et le support qu’ils offrent aux praticiens sont, pour eux, plus importants que la recherche ou le développement d’une théorie. Les principaux partisans sont : Ralph TYLER, W. ALEXANDER, R. DOLL, G. SAYLOR, SHORES, SMITH, STANLEY, F. STRATEMEYER, H. TABA, J. D. McNEIL, TANNER et TANNER, R. ZAIS, etc. [début des années 1950]. L’apparition des conceptualistes-empiristes au début des années soixante coïncide avec la montée des sciences sociales. Ce groupe s’appuie sur une prémisse selon laquelle il est possible de définir une connaissance scientifique du comportement humain. La notion de « science » est reliée aux sciences naturelles et sociales. Ils se préoccupent surtout des relations entre la connaissance et les intérêts humains. Le principal partisan est Decker WALKER [depuis 1960]. Les conceptualistes modernes prennent leur essor dans les sciences humaines et n’abandonnent pas complètement les praticiens. On s’emploie à développer une critique globale et un programme théorique. La théorisation est perçue comme un travail intellectuel et créatif. L’élément important de ce groupe est la relation entre la théorie et la pratique. Joseph Jackson SCHWAB et Dwaine HUEBNER [depuis 1970-1980] en sont les principaux partisans.

G. Typologie de BABIN, P. et al. (1981) __ id.

Théorie curriculaire Nature des postulats Nature du curriculum
Ontologique (partie de la métaphysique : étude de l’être en tant qu’être; opposé à axiologique) Nature de l’être humain en devenir :
APPRENTISSAGE
Curriculum fondé sur l’organisation des apprentissages
Axiologique L’être humain et la société :
FINALITÉS
Curriculum fondé sur les valeurs, les buts

Épistémologique

Nature de la connaissance :
CONNAISSANCE
Curriculum fondé sur la connaissance du contenu et des processus

H. Typologie de HUENECKE, D. (1982). Dorothy HUENECKEdécrit les théories : 1. les théorisations curriculaires structurales (structural curricular theorizing) qui concernent la structure; 2. les théorisations curriculaires génériques (generic curricular theorizing) qui appartiennent à la compréhension logique du genre, et 3. les théorisations curriculaires substantielles (substantive curricular theorizing) qui appartiennent à l’essence, à la chose en soi. L’auteure identifie aussi une quatrième catégorie, les théories curriculaires en rétrospective, (retrospective curricular theories), qui n’est pas décrite.

I. Typologie de ATKINS, E. S. (1982). Elaine Atkins fait la synthèse des travaux des principaux théoriciens du curriculum. L’auteure propose quatre types de théories curriculaires à partir de trois paramètres : le contenu ou domaine d’intérêts, le processus et le produit :1. la théorie de la critique (critical theory) qui s’intéresse aux valeurs implicites du système éducatif et à l’analyse critique des processus planifiés et des pratiques curriculaires; 2. la théorie structurale (structural theory), qui comprend l’analyse des phénomènes curriculaires et de leurs interrelations; 3. la théorie épistémologique (epistemological theory), qui s’oriente sur le choix des connaissances et sur la planification d’un curriculum offrant un contenu idéal; et 4. la théorie substantielle/de substance/axée sur les valeurs (value-oriented ou substantive theory), surtout influencée par la psychologie, la sociologie et la philosophie, se concentre sur le futur.

J. Typologie de KLIEBARD, C. A. (1986) __ id. Aux États-Unis, en 1890, il n’y avait aucun spécialiste ni professionnel dans l’élaboration de curriculum. Cinquante années plus tard, le curriculum est reconnu comme un champ d’études. Herbert KLIEBARD (1986) interprète cette période comme un combat constant entre différentes écoles de pensée. Il identifie quatre groupes principaux : 1. les humanistes classiques [accent sur l’OBJET], comme Charles A. ELLIOT [XIXe s.], qui favorisent les arts libéraux et la transmission des valeurs et de la culture traditionnelles; 2. la centration sur l’enfant [accent sur le SUJET], ayant pour leader G. Stanley HALL [mi-XXe s.], qui propose que le contenu du curriculum soit déterminé à partir des données sur le développement de l’enfant et que l’école doive s’adapter à l’enfant et non le contraire; 3. l’« efficience sociale » [accent sur l’OBJET (instruction) et la SOCIÉTÉ] représentée par John Franklin BOBBITT [≈ 1900-1930], qui perçoit le curriculum comme un instrument de préparation des élèves à la vie adulte dans une société industrielle; et 4. les socioconstructionnistes [accent sur la SOCIÉTÉ], comme Harold RUGG [≈ 1930], qui s’intéressent aux changements sociaux qu’apporte le curriculum en proposant aux élèves une nouvelle vision de la justice et de l’égalité dans la société. Chacun de ces groupes a dominé la scène curriculaire à une période spécifique. Les classiques ont prévalu au XIXe siècle; les tenants de l’« efficience sociale » et les scientifiques ont été prédominants dans les deux premières décennies du XXe siècle; la centration sur les enfants s’est développée au milieu du siècle; et les socioconstructionnistes modernes sont devenus populaires grâce aux études sociales critiques des années trente. VA F.

K. Critères d’élaboration __ BABIN, P. et al. (1981) dans DURAND, M.-J. (1996).

Vocabulaire 1. Une théorie curriculaire définit le concept de curriculum et isole les éléments qui constituent ce concept.
Description 2. Une théorie curriculaire décrit un modèle dans son ensemble aussi bien que par ses éléments.
Explication 3. Une théorie curriculaire explique les relations qui existent entre les éléments.
Prédiction 4. Une théorie curriculaire indique les résultats possibles découlant des interventions propres à cette approche.
Prescription 5. Une théorie curriculaire garantit l’adaptation des composantes dans un contexte réel et actuel.
Pratique 6. Une théorie curriculaire légitime une pratique curriculaire.

Une théorie curriculaire exhaustive de nature globale et interdisciplinaire, se fondant sur un ensemble de principes imbriqués dans une visée commune, éliminerait certes une bonne partie de la confusion et de l’incohérence qui existent dans le domaine curriculaire. Les courants théoriques passent et les quatre éléments de la situation pédagogique évoluent, mais demeurent. Il serait temps de s’attarder à ces éléments dans une vision globale et d’identifier les liens qui existent entre les différentes composantes d’un curriculum __ DURAND, M.-J. (1996).

L. Défis actuels : 1. élaboration d’une théorie curriculaire exhaustive à l’aune de la problématique actuelle de l’éducation et de ses orientations présentes; 2. opérationnalisation d’une telle théorie en un développement curriculaire effectif.

M. Esquisse d’une théorie curriculaire exhaustive. Présupposés curriculaires : 1. la société est dans un état de crise qui perdure depuis longtemps; 2. alors qu’elle devrait assister la société dans son évolution, l’éducation est elle-même dans une situation de crise n’ayant pas évolué au fil des ans sous l’égide de disciplines limitrophes (administration, épistémologie, histoire, philosophie, psychologie, sociologie); 3. depuis toujours, les visées de l’éducation concernent prioritairement l’instruction d’individus, perçus tels les agents principaux de l’essor économique; 4. jamais dans l’histoire de l’Humanité, il n’y eut pourtant autant d’êtres instruits sur la Terre que présentement; 5. l’approche politico-économique, largement dominante depuis toujours, ne concourt nullement à résoudre les problèmes ni à temporiser la crise mondiale qui sévit; au contraire... 6. une dynamique négative existe entre les sous-développements humains, sociaux et éducationnels. V paradigme.

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Un changement de paradigme s’impose donc sous trois aspects complémentaires :

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